La clairière

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Pourquoi avons-nous aboli la peine de mort, et le cas de son rétablissement tient-il ?

L'abolition a suivi des raisons vérifiables. Le cas du retour est fort quand il s'assume moral, faible partout où il se réclame de l'efficacité

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0. Introduction : deux étages qu’on ne cesse de confondre

Un enfant est tué, un attentat frappe une foule, un meurtrier récidive après une libération. Dans les heures qui suivent, la même phrase revient dans les conversations, les tribunes et les sondages : pour de tels actes, la mort. La demande de rétablissement resurgit typiquement après un crime particulièrement atroce, au moment où l’émotion légitime est la plus forte et où la séparation entre la réponse morale et l’évaluation des faits est la plus difficile à tenir. C’est précisément ce moment qu’il faut examiner à froid, pour regarder si l’argument que porte l’émotion tient une fois posé noir sur blanc. Prendre la question au sérieux, ce n’est ni la balayer d’un revers de main au nom du progrès, ni y céder au nom de la douleur : c’est peser.

Le titre de ce texte est volontairement prudent. La formulation courante, « pourquoi devrions-nous la rétablir », présuppose déjà la conclusion. Ce papier examine le cas du rétablissement sous sa forme la plus forte puis le pèse, sans conclusion décidée d’avance : le titre honnête tient dans « le cas tient-il ? » plutôt que dans « devrions-nous ». Cette différence n’a rien d’un ornement. Elle engage la méthode : on prend l’argument adverse à son meilleur, on le formule comme le formulerait son partisan le plus rigoureux, puis on regarde, pièce par pièce, ce qui résiste à la vérification et ce qui s’effondre.

La thèse qui organise tout le reste tient en une distinction. Le cas du rétablissement de la peine de mort se décompose en deux étages qu’on confond en permanence : un étage empirique (elle dissuaderait, elle coûterait moins, elle pourrait s’appliquer sans erreur) dont chaque prémisse résiste mal à la vérification, et un étage de valeurs (certains crimes mériteraient la mort) qui ne se tranche pas par les données. Ces deux étages n’obéissent pas aux mêmes règles. Le premier relève de questions factuelles, qu’on tranche avec des chiffres et des études. Le second relève d’un désaccord moral, qu’aucune statistique ne réfute. La principale source de confusion du débat public tient à ce glissement continuel de l’un à l’autre, chacun invoquant l’étage qui l’arrange au moment où l’autre le gêne.

Deux mots sur le périmètre, pour être honnête sur ce que ce texte fait et ne fait pas. Il traite le cas empirique et le cas de valeurs du rétablissement, à partir d’un corpus quantitatif surtout américain et d’un récit d’abolition européen ; il ne traite ni l’histoire complète de la peine, ni le détail procédural d’un rétablissement en droit français ou suisse, ni les méthodes d’exécution. Ce choix a un coût qu’il vaut mieux annoncer : l’essentiel des données quantifiées vient des États-Unis, seul grand ensemble étudié de façon systématique, et l’on se gardera de transposer mécaniquement ces chiffres à un hypothétique dispositif français. La marche du texte suit le plan le plus loyal qu’on puisse tenir : d’abord pourquoi l’abolition a eu lieu, ensuite l’argument du retour posé sans le caricaturer, puis la pesée de son étage empirique, enfin son étage de valeurs et la façon de ne pas les mélanger.

Les deux étages du débat : un étage empirique (dissuasion, coût, fiabilité) qui se vérifie par les faits, et un étage de valeurs (la rétribution) qui ne se tranche pas par une statistique.

1. Pourquoi on a aboli : un raisonnement, pas un attendrissement

On raconte souvent l’abolition comme une victoire de la sensibilité sur la sévérité, un adoucissement des mœurs parmi d’autres. Ce récit est trop court. L’abolition a suivi un faisceau de raisons vérifiables (révélation d’erreurs judiciaires, doute sur la dissuasion, arbitraire d’application) plutôt qu’un simple adoucissement des mœurs, ce qui en fait la conclusion d’un raisonnement. Chacune de ces raisons se laisse examiner à part, et c’est leur convergence qui a fini par emporter la décision dans un pays après l’autre. Le sentiment y a sa place, personne ne le nie. Il n’a pas été le seul moteur.

Le repère chronologique le plus net, côté français, est une loi. La France a aboli la peine de mort par la loi du 9 octobre 1981, portée par Robert Badinter, après des décennies de recul de son usage effectif (République française 1981; Neumayer 2007). Ce point mérite d’être souligné : quand la loi passe, la guillotine ne fonctionne déjà plus qu’au ralenti, les exécutions se comptent sur les doigts d’une main et les grâces se multiplient. L’abolition légale entérine un mouvement de fond plutôt qu’elle ne le déclenche. La même logique s’observe à l’échelle du continent. Le Conseil de l’Europe a fait de l’abolition une condition de fait de l’adhésion via le Protocole 6 (1983, en temps de paix) puis le Protocole 13 (2002, en toutes circonstances) à la Convention européenne des droits de l’homme (Conseil de l’Europe 2002; Neumayer 2007). Renoncer à la peine capitale est ainsi devenu, pour toute une famille de démocraties, une pièce du contrat commun et non une lubie nationale.

Ce mouvement dépasse l’Europe. Une majorité de pays a aboli la peine de mort en droit ou en pratique, ce qui inscrit l’abolition dans une tendance mondiale de long terme et non dans une exception isolée (Amnesty International 2023; Neumayer 2007). Il faut aussitôt corriger l’image, sous peine de fabriquer une fausse évidence. L’usage effectif de la peine de mort reste concentré dans un petit nombre de pays, si bien que la tendance mondiale au retrait ne s’accompagne pas d’un maintien largement partagé (Amnesty International 2023; Neumayer 2007). Autrement dit, le monde n’a pas voté à l’unanimité contre la peine capitale : il s’est partagé entre une grande majorité d’États qui l’ont abandonnée et une poignée qui la pratique intensément. Un dernier trait complète le tableau : les réintroductions de la peine de mort après abolition sont rares à l’échelle mondiale, ce qui indique qu’une fois le faisceau de raisons de l’abolition reconnu, le retour en arrière est peu fréquent (Amnesty International 2023; Neumayer 2007). On notera ce fait comme une tendance, non comme une loi : rare ne veut pas dire impossible, et la rareté d’un retour ne dit rien, à elle seule, de sa légitimité.

L’histoire américaine, souvent citée comme le contre-exemple d’un pays retentionniste, éclaire en réalité le même mécanisme. Aux États-Unis mêmes, des moratoires et suspensions ont été décidés après la révélation d’erreurs, par exemple le moratoire de l’Illinois en 2000, montrant que le doute sur la fiabilité a pesé dans le retrait, pas seulement la sensibilité morale (Garrett 2011; Neumayer 2007). Un gouverneur suspend les exécutions non par tendresse pour les condamnés : il agit parce que son propre État vient de découvrir qu’il avait failli tuer des innocents. Le ressort est ici factuel : le système s’est révélé faillible, et cette faillibilité a suffi à arrêter la machine. Enfin, la question n’est jamais définitivement close dans l’opinion. Le soutien à la peine de mort a nettement reculé sur le long terme dans plusieurs pays occidentaux, ce qui montre que son maintien ou son retour est une question politique vivante plutôt que réglée par un consensus stable (Gallup 2023; Neumayer 2007). Le débat peut donc revenir, et c’est bien pourquoi la question du rétablissement se pose encore : non comme une provocation, comme une demande périodique qu’on gagne à peser à chaque fois.


2. Le steel-man du rétablissement : l’argument à son meilleur

Pour peser un argument, on doit d’abord le poser sous sa forme la plus solide, celle que défendrait son partisan le plus sérieux. La caricature du partisan de la peine de mort, assoiffé de vengeance et sourd à la raison, ne rend service à personne : elle donne une victoire facile et fausse. L’argument le plus fort en faveur du rétablissement est rétributif : certains crimes rompraient le pacte social au point que seule la mort serait une réponse proportionnée, indépendamment de tout effet dissuasif. Ce n’est pas un cri, c’est une thèse. Elle affirme qu’une peine juste répond au mérite de l’acte, et que pour les crimes les plus monstrueux, aucune peine inférieure à la mort ne serait à la mesure de ce qui a été commis. On peut refuser cette thèse ; on ne peut pas prétendre qu’elle n’existe pas ou qu’elle serait sotte.

Autour de ce noyau, le cas du rétablissement mobilise d’autres appuis. Il invoque aussi l’intuition dissuasive (la menace ultime devrait peser le plus), la clôture pour les proches des victimes et l’incapacitation définitive du condamné. Chacun de ces appuis a sa force intuitive. La menace de mort semble devoir effrayer plus qu’aucune autre ; l’exécution du coupable semble devoir apaiser les familles ; un mort ne récidive jamais. Ces intuitions sont respectables, et il serait malhonnête de les écarter avant de les avoir regardées. La suite du texte les regardera une à une.

Un point de méthode, ici, décide de tout le reste. Sous sa forme la plus forte, le cas du rétablissement ne dépend pas de la dissuasion : un rétributiviste peut accepter que la peine ne dissuade pas et la vouloir quand même, ce qui oblige à évaluer séparément l’étage empirique et l’étage moral. C’est la conséquence directe de la structure à deux étages. Si le meilleur argument pro-peine est moral, alors les faits sur la dissuasion, le coût ou l’erreur ne le touchent pas frontalement : ils touchent seulement les appuis empiriques, qui sont secondaires pour le rétributiviste conséquent. Voilà pourquoi on doit peser les deux étages à part, sans croire qu’en réfutant l’un on aurait réfuté l’autre.

Deux des appuis empiriques du cas peuvent d’ailleurs être examinés dès maintenant, car ils se laissent départager sans grand appareil statistique. L’incapacitation définitive visée par l’exécution est aussi obtenue, quant au risque pour la société, par la perpétuité réelle sans libération, si bien que l’argument d’incapacitation ne départage pas clairement les deux peines. Si le but est d’empêcher le condamné de nuire à nouveau, une détention à vie sans aménagement y parvient, sans le caractère irréversible de la mort. Quant à l’apaisement des familles, l’appui se révèle plus fragile qu’il n’y paraît. L’argument de la clôture pour les proches des victimes est empiriquement fragile : des travaux suggèrent que les procédures capitales, longues et incertaines, peuvent prolonger la souffrance des familles plutôt que l’apaiser (Vollum et Longmire 2007). Les années d’appels, les audiences répétées, l’attente d’une exécution sans cesse reportée rouvrent la plaie au lieu de la fermer. On ne prétend pas ici que la peine capitale n’apaise jamais personne ; on constate que la promesse de clôture ne va pas de soi, et qu’elle se retourne parfois contre ceux qu’elle prétend soulager.


3. Étage empirique (1) : la dissuasion ne se laisse pas établir

Voici la prémisse la plus souvent avancée et la plus facile à croire : la mort ferait reculer le crime plus que toute autre peine. C’est une affirmation testable, et elle a été testée abondamment. L’évaluation de référence de l’Académie nationale des sciences américaine conclut que les études existantes ne permettent pas de déterminer si la peine capitale a un effet sur les taux d’homicide, ni dans un sens ni dans l’autre (National Research Council 2012; Donohue et Wolfers 2006). Ce rapport de synthèse, publié par le National Research Council en 2012, ne dit pas que la peine dissuade, ni qu’elle ne dissuade pas : il établit que les données disponibles ne permettent pas de trancher, et recommande de ne pas fonder de politique publique sur ces travaux. C’est la conclusion la plus prudente et la plus autorisée du champ, et c’est elle qu’on retient plutôt qu’une étude isolée qui conclurait dans un sens ou dans l’autre.

Pourquoi ce verdict d’indécision ? Parce que les résultats se sont révélés instables. Les estimations d’un effet dissuasif se sont montrées très sensibles aux choix de spécification statistique, au point que de petites variations de méthode font apparaître ou disparaître l’effet, ce qui prive ces estimations de robustesse (Donohue et Wolfers 2006; National Research Council 2012). Un résultat qui bascule selon les variables de contrôle retenues, la période étudiée ou la forme du modèle n’est pas un résultat sur lequel bâtir. Ce diagnostic de fragilité, posé notamment par Donohue et Wolfers en 2005, vaut pour les deux bords : il disqualifie autant les études qui trouvent un fort effet dissuasif que celles qui trouvent l’inverse. Le cas historique le plus célèbre illustre ce sort. L’étude d’Ehrlich (1975), qui affirmait un fort effet dissuasif, a joué un rôle historique mais a été lourdement critiquée sur le plan méthodologique, si bien qu’elle n’établit pas ce qu’elle prétendait (Ehrlich 1973). Longtemps citée par les partisans de la peine, elle a été démontée pour sa dépendance à la période retenue et à ses hypothèses économétriques. Elle reste un jalon du débat, non une preuve.

À ces travaux économétriques s’ajoutent des observations plus directes. Les juridictions comparables avec et sans peine de mort ne présentent pas de différence systématique de taux d’homicide, et les États américains sans peine capitale n’ont pas des taux supérieurs, ce qui contredit l’attente dissuasive simple (National Research Council 2012; Radelet et Lacock 2009). Si la menace de mort pesait fortement, on s’attendrait à voir les États abolitionnistes payer leur clémence par plus de meurtres. Les séries ne montrent pas ce surcroît. L’avis des spécialistes va dans le même sens. Une large majorité de criminologues experts juge, dans des enquêtes de profession, que la peine de mort n’ajoute pas d’effet dissuasif mesurable à la perpétuité, ce qui reflète l’état du champ plus qu’une opinion isolée (Radelet et Lacock 2009; National Research Council 2012). Interrogés systématiquement, ceux qui étudient le crime pour métier estiment très majoritairement que la peine capitale n’apporte pas de dissuasion supplémentaire par rapport à la détention à vie.

La théorie de la dissuasion, prise au sérieux, explique d’ailleurs pourquoi l’effet attendu se dérobe. La recherche sur la dissuasion établit que c’est la certitude de la sanction, bien plus que sa sévérité, qui influence le comportement, ce qui affaiblit l’idée qu’aggraver la peine jusqu’à la mort ajouterait une dissuasion (Nagin 2013; National Research Council 2012). Ce que redoute un délinquant potentiel, c’est d’être pris, pas la nuance entre la perpétuité et l’exécution au bout d’une chaîne d’appels de quinze ans. À cela s’ajoute la nature même de beaucoup d’homicides. Une part importante des homicides est commise sous l’emprise de l’émotion, de l’alcool ou de drogues, ou sans anticipation des conséquences, contextes où un calcul coût-bénéfice supposé par l’argument dissuasif s’applique mal (Nagin 2013). Un geste commis dans la rage ou l’ivresse n’est pas précédé d’une pesée sereine du barème des peines. Le modèle du criminel rationnel, qui compare les sanctions avant d’agir, décrit une minorité de cas.

Deux précautions closent cette pesée, dans un souci de symétrie. La première concerne un résultat de sens inverse. Certaines études avancent une hypothèse de brutalisation selon laquelle les exécutions seraient suivies d’une légère hausse des homicides, résultat contraire à la dissuasion mais lui aussi fragile et contesté, à citer avec la même prudence (Cochran et Chamlin 2000). On ne s’appuiera pas sur cette hypothèse pour affirmer que la peine capitale augmente le crime : ce serait commettre l’erreur symétrique de ceux qu’on critique. La seconde précaution est la plus importante du chapitre. Non démontré n’est pas démontré nul : l’absence de preuve robuste d’un effet dissuasif n’établit pas qu’il n’existe aucun effet, elle prive seulement l’argument dissuasif de tout appui empirique solide. La conclusion loyale n’est donc pas « la peine ne dissuade pas », c’est « rien ne permet d’affirmer qu’elle dissuade ». Un partisan de la peine perd ici le droit de s’appuyer sur la dissuasion comme sur un fait acquis ; il ne se voit pas opposer la preuve inverse. Encore faut-il comparer ce qui est comparable. L’alternative concrète à la peine de mort est la perpétuité réelle, non l’impunité, si bien que la comparaison pertinente pour la dissuasion et l’incapacitation est peine de mort contre perpétuité, non peine de mort contre absence de peine. Toute la question est de savoir si la mort ajoute quelque chose à la détention à vie, et c’est justement ce supplément que les données ne parviennent pas à mettre en évidence.


4. Étage empirique (2) : l’erreur irréversible

Ici se trouve le point le plus solide du dossier, celui qui repose sur des faits établis plutôt que sur un modèle économétrique fragile. Une estimation publiée évalue à environ 4 % la proportion de personnes condamnées à mort aux États-Unis qui seraient en fait innocentes, un taux non négligeable au regard de l’irréversibilité de la peine (Gross et al. 2014; National Registry of Exonerations 2024). Ce chiffre, issu d’un travail de Gross et de ses collègues paru en 2014 dans les comptes rendus de l’Académie américaine, est une estimation avec son intervalle d’incertitude, non un compteur exact. Sa portée reste considérable : si une condamnation capitale sur vingt-cinq environ vise un innocent, alors le système, appliqué à grande échelle, condamne des innocents à mort de façon régulière. Ce chiffre appelle la même prudence symétrique que la dissuasion : le 4 % est une estimation statistique assortie d’un intervalle, tributaire d’une définition de l’innocence et d’une extrapolation à partir des dossiers ré-examinés, non un décompte exhaustif (Gross et al. 2014; National Registry of Exonerations 2024). La meilleure objection pro-peine le concède puis le borne : des garanties procédurales renforcées et la généralisation de la preuve ADN peuvent réduire le taux d’erreur futur en deçà de celui du corpus passé (Gross et al. 2014; National Registry of Exonerations 2024). L’irréversibilité tient malgré tout, car réduire ce taux ne l’annule pas, et une seule exécution d’innocent demeure sans réparation (Gross et al. 2014; National Registry of Exonerations 2024).

Que ce risque soit réel, et non théorique, se vérifie par les cas eux-mêmes. Des dizaines de condamnés à mort ont été disculpés et libérés après condamnation, plusieurs grâce à des preuves ADN, ce qui documente l’erreur judiciaire capitale comme un fait avéré et non théorique (National Registry of Exonerations 2024; Gross et al. 2014). Ces exonérations sont recensées, nommées, datées : ce sont des hommes qui attendaient l’exécution et qu’une preuve nouvelle a sortis du couloir de la mort. La preuve génétique, en particulier, a rouvert des dossiers que l’on croyait clos et retourné des verdicts que l’on croyait certains. Ces cas ne sont pas des anomalies isolées, ils dessinent un motif. Le risque d’erreur judiciaire n’est pas réparti au hasard : défense insuffisamment dotée, aveux contraints et erreurs de témoins oculaires concentrent le risque, ce qui rend l’application « sans erreur » d’autant moins plausible (Garrett 2011; Kassin et al. 2010). Les mêmes causes reviennent : un avocat commis d’office débordé, un interrogatoire qui arrache un faux aveu, un témoin sincère qui se trompe de visage. Ces causes sont connues, documentées, et elles frappent surtout les accusés les plus démunis.

Le temps ajoute sa dureté propre. Le délai moyen entre la condamnation à mort et l’exonération se compte en années, souvent plus d’une décennie, ce qui signifie que l’innocent passe une part majeure de sa vie sous une peine capitale avant d’être disculpé, quand il l’est (National Registry of Exonerations 2024; Gross et al. 2014). La justice, lorsqu’elle se corrige, se corrige lentement : l’innocent a déjà perdu dix ou vingt ans, parfois davantage, dans l’attente d’une mort programmée. Et rien ne garantit que la correction arrive à temps. Des cas documentés rendent probable l’exécution de personnes innocentes, ce qui transforme le risque d’erreur irréversible d’hypothèse abstraite en danger concret, même si la preuve post-mortem reste par nature difficile à établir (National Registry of Exonerations 2024). Il faut rester prudent : prouver l’innocence d’un mort est presque impossible, et l’on ne prétendra pas ici disposer d’une comptabilité certaine des innocents exécutés. Plusieurs dossiers, réexaminés après l’exécution, laissent cependant peu de doute raisonnable, et cela suffit à faire du danger une réalité et non une vue de l’esprit.

De ces faits découle l’argument le plus difficile à écarter. L’irréversibilité distingue la peine de mort de toute autre peine par nature : une erreur sur une peine de prison se répare en partie par la libération et l’indemnisation, une exécution ne se répare pas. C’est une différence de nature, non de degré. Toute justice humaine se trompe, c’est admis ; les autres peines laissent une marge de rattrapage, imparfaite mais réelle. La mort n’en laisse aucune. Un innocent emprisonné peut être libéré et dédommagé ; un innocent exécuté ne peut plus l’être, sa réhabilitation n’arrivant qu’après sa mort. Cet argument ne suppose ni modèle statistique contesté ni valeur particulière : il suppose seulement qu’on admette que le système se trompe parfois, ce que les exonérations établissent, et que la mort est sans retour, ce qui va de soi. C’est pourquoi il constitue la pièce la plus robuste de tout le dossier contre le rétablissement, celle qu’un partisan honnête doit affronter de face.


L’asymétrie de l’erreur : une condamnation à tort se répare en partie tant qu’il reste une vie à libérer et à indemniser ; une exécution, non. C’est le point le plus solide du dossier.

5. Étage empirique (3) : le coût et l’application

Reste la dernière prémisse empirique du cas : la peine capitale serait à la fois économe et applicable de façon juste. Les deux affirmations butent sur les données. Sur les données américaines disponibles, un dossier capital coûte plus cher au système qu’une condamnation à la prison à perpétuité, en raison notamment des procédures d’appel renforcées, ce qui contredit l’argument « il coûte moins d’exécuter » (Death Penalty Information Center 2023; Cook 2009). L’intuition selon laquelle une exécution reviendrait moins cher qu’une détention à vie se heurte au réel : le procès capital est plus long, la défense plus lourde, les appels obligatoires et multiples. On traitera ces chiffres avec prudence, car la littérature sur les coûts est parfois grise et politiquement chargée ; leur convergence, État après État, rend néanmoins l’argument d’économie très peu défendable. Ce surcoût n’est d’ailleurs pas un gaspillage arbitraire. Le coût élevé des dossiers capitaux tient en partie aux garanties procédurales destinées à limiter l’erreur, si bien que réduire ce coût reviendrait à rogner ces garanties, ce qui augmenterait le risque d’exécuter un innocent. On ne peut pas rendre la peine de mort bon marché sans la rendre plus dangereuse : les appels coûteux sont précisément ce qui rattrape une partie des erreurs. La tension est interne au cas lui-même.

L’application, ensuite, ne tient pas la promesse d’équité. L’application de la peine capitale aux États-Unis présente une disparité selon la race de la victime : les meurtres de victimes blanches sont plus souvent punis de mort, un biais documenté par des études de référence (Radelet et Pierce 1985; U.S. General Accounting Office 1990). Les travaux de Baldus et de ses collègues, au cœur de l’affaire McCleskey, et les synthèses officielles qui ont suivi établissent ce motif troublant : à crime comparable, tuer une personne blanche expose davantage à la peine capitale que tuer une personne noire. Le biais ne porte pas seulement sur la couleur de l’accusé, il porte sur celle de la victime, de sorte que la protection pénale accordée varie selon l’origine de la victime. Cette disparité s’inscrit dans une difficulté plus ancienne. L’application de la peine capitale a été jugée arbitraire au point d’être suspendue puis réencadrée aux États-Unis (Furman v. Georgia, 1972), signe d’une difficulté structurelle à l’appliquer de façon cohérente (Cour suprême des États-Unis 1972; Radelet et Pierce 1985). La Cour suprême avait alors constaté que la peine tombait de manière si capricieuse qu’elle en devenait cruelle et inhabituelle, avant de la rétablir sous conditions quelques années plus tard. Le problème d’arbitraire n’a jamais été pleinement résolu.

Deux facteurs achèvent de miner la prémisse d’une justice égale. La probabilité d’une condamnation à mort dépend fortement du comté et de la juridiction où le crime est jugé, une variabilité géographique qui traduit un arbitraire d’application difficile à justifier pour une peine irréversible (Death Penalty Information Center 2023; Cook 2009). Une poignée de comtés prononce l’essentiel des condamnations capitales du pays : le même crime, commis à quelques kilomètres de là, n’aurait pas valu la mort. Le sort du condamné dépend ainsi de la géographie autant que de l’acte. À cela s’ajoute le poids de la défense. La qualité de la défense pèse lourdement sur l’issue capitale : une représentation sous-dotée est associée à une probabilité accrue de condamnation à mort, facteur qui mine la prémisse d’une application équitable (Garrett 2011; Kassin et al. 2010). Un accusé qui n’a pas les moyens d’une défense solide risque davantage la peine capitale, non parce que son crime serait pire, parce que son avocat dispose de moins de temps et de ressources. Le niveau de ressources de la défense pèse ainsi sur l’issue capitale autant que la gravité de l’acte.

De cette accumulation on tire une synthèse. La prémisse « appliquée équitablement et sans erreur » du cas du rétablissement ne tient pas empiriquement, puisque erreur documentée, coût supérieur et biais d’application sont tous étayés sur le corpus disponible. On peut résumer l’étage empirique d’une phrase : chacune de ses trois promesses, dissuader, coûter moins, s’appliquer sans faute, se dérobe à l’examen. Un partisan de la peine peut encore la vouloir ; il ne peut plus la vouloir au nom de son efficacité ou de sa justice pratique, parce que ces terrains-là ne le soutiennent pas.


6. L’étage de valeurs : ce que les chiffres ne tranchent pas

Supposons maintenant tout l’étage empirique concédé à la critique : pas de dissuasion établie, coût supérieur, erreurs irréversibles, application biaisée. Le cas du rétablissement s’effondre-t-il pour autant ? Non, et c’est le point qu’un abolitionniste pressé oublie souvent. La position rétributive, défendue par des philosophes sérieux, soutient que la justice méritée peut exiger la peine capitale indépendamment de ses effets, ce qui la rend non réfutable par une statistique de dissuasion ou de coût (Kant 1797; Haag 1986). Kant, dans sa Doctrine du droit, tient que la peine doit répondre au crime par principe, et non pour ses conséquences sociales ; van den Haag, dans son plaidoyer de 1986, défend la peine capitale comme l’expression d’une justice qui prend au sérieux la gravité du meurtre. Pour ces penseurs, exécuter le meurtrier n’est pas un calcul d’utilité, c’est rendre à l’acte sa juste mesure. Aucun chiffre de dissuasion ne peut réfuter cette position, parce qu’elle ne repose sur aucun chiffre de dissuasion.

Cette position n’est pourtant pas inattaquable de l’intérieur. La position rétributive a ses limites internes, discutées par ses propres tenants : exigence de proportionnalité, dignité, et surtout faillibilité du juge, cette dernière ramenant l’étage de valeurs à se soucier de l’erreur factuelle. La proportionnalité, poussée à bout, embarrasse : faudrait-il torturer le tortionnaire, violer le violeur ? Le rétributiviste sérieux recule devant cette conséquence, ce qui montre que le mérite ne commande pas mécaniquement la peine miroir. Surtout, la faillibilité du juge rouvre une porte que la valeur croyait fermée : même celui qui tient la mort pour méritée doit se soucier de ne pas la mériter au mauvais. L’étage de valeurs, par ce biais, se trouve rattrapé par l’étage empirique de l’erreur : on ne peut vouloir la mort du coupable sans se soucier du risque de tuer l’innocent.

En face, une tradition tout aussi ancienne oppose ses propres valeurs. La tradition abolitionniste de principe, de Beccaria (1764) à aujourd’hui, oppose au rétributivisme des arguments eux aussi de valeurs (dignité, limites du droit de l’État sur la vie), ce qui situe le désaccord au niveau moral, non factuel (Beccaria 1764). Beccaria, dès le dix-huitième siècle, conteste que l’État tienne de qui que ce soit le droit de donner la mort, et fait de la dignité une borne que la peine ne saurait franchir. Ce principe doit toutefois répondre de sa propre cohérence : l’État ôte pourtant des vies à la légitime défense ou dans une guerre jugée juste, si bien qu’un droit absolu sur la vie risque de prouver trop, à moins de distinguer l’exécution d’un homme déjà maîtrisé de ces cas (Beccaria 1764). Le désaccord de fond se laisse alors cartographier clairement. Il oppose une lecture rétributiviste (la peine répond au mérite du crime) et une lecture conséquentialiste ou déontologique abolitionniste (la peine se justifie par ses effets, ou le droit de l’État sur la vie a une limite) : deux cadres de valeurs, non un différend de faits. On ne prouve pas plus la supériorité d’un cadre qu’on ne prouve celle d’une préférence morale fondamentale : on l’assume et on en répond.

Ce constat commande la façon d’appliquer notre test habituel de symétrie. Le test de symétrie ne « défait » pas l’étage de valeurs : puisque le désaccord porte sur des critères moraux et non sur une prémisse factuelle qui pourrait différer, la symétrie renvoie chacun à assumer son critère plutôt qu’à le prouver. Quand deux camps s’opposent sur un fait, on peut espérer les départager par une meilleure mesure. Quand ils s’opposent sur une valeur ultime, aucune mesure ne tranche : le rôle du raisonnement se borne à rendre chaque position cohérente avec elle-même et à en exposer le prix. La seule évolution notable, sur ce terrain, est venue du droit. La jurisprudence des droits fondamentaux a de plus en plus rattaché l’abolition à la dignité humaine et à l’interdiction des peines cruelles, déplaçant l’argument du terrain de l’efficacité vers celui des principes (Cour suprême des États-Unis 1972). Les cours ont cessé de demander si la peine était utile pour demander si elle était compatible avec la dignité, ce qui revient à reconnaître que le cœur du débat est moral. Le déplacement est éclairant : il admet, en creux, que les faits ne suffiront jamais à clore la question.


7. Le cœur : ne pas confondre les deux étages

Toute la difficulté du débat public tient à un mouvement, presque toujours inaperçu, entre les deux étages. Le débat sur la peine de mort fonctionne souvent en motte-and-bailey : on plaide la rétribution (imprenable car morale) puis on se replie sur « et en plus ça dissuade et ça coûte moins » (empiriquement faible), ou l’inverse, en changeant d’étage selon l’attaque. Ce nom désigne une tactique où l’on avance une thèse difficile à défendre (la position exposée, le bailey) et où, dès qu’elle est attaquée, on se replie sur une thèse sûre (la position fortifiée, la motte), pour ressortir la première une fois le danger passé. Sur la peine de mort, le va-et-vient se joue entre le moral et le factuel : sommé de justifier les erreurs et les coûts, on invoque la justice méritée, qu’aucune statistique n’atteint ; sommé de justifier la valeur pure, on invoque la dissuasion et l’économie, qui rassurent. À chaque attaque, on déménage à l’étage que l’assaut n’atteint pas.

Sortir de ce jeu suppose d’assigner chaque argument à son étage et de l’y tenir. L’honnêteté consiste à poser chaque argument à son étage : qui veut la peine de mort la veut pour la justice méritée, pas pour ses effets ; qui la refuse le fait surtout pour l’erreur irréversible, pas pour prouver que la rétribution serait « fausse ». Formulé ainsi, le désaccord devient net et honorable. Le partisan sincère de la peine capitale la veut parce qu’il tient certains crimes pour méritant la mort, et il devrait le dire sans se cacher derrière une efficacité que les données ne lui donnent pas. L’adversaire sincère la refuse d’abord parce qu’aucun système faillible ne devrait détenir un pouvoir sans retour sur des vies, et il n’a pas besoin de déclarer la rétribution « réfutée » pour tenir cette ligne. Chacun gagne à plaider son vrai motif plutôt qu’un motif d’emprunt.

Cette lecture, il faut l’exposer à son propre risque. Notre propre analyse est falsifiable : la thèse « les appuis empiriques du rétablissement sont faibles » serait contredite par une évaluation de synthèse robuste établissant un effet dissuasif net, un coût inférieur à la perpétuité et une application sans biais ni erreur significatifs. On indique donc ce qui nous ferait changer d’avis. Qu’une nouvelle évaluation de référence, du niveau de rigueur du rapport de 2012, mette en évidence une dissuasion nette, qu’une comptabilité solide renverse le verdict sur les coûts, qu’une réforme fasse tomber les biais et les erreurs à un niveau négligeable, et le diagnostic sur l’étage empirique devrait être revu. Ce diagnostic ne vaut qu’aussi longtemps que les faits actuels tiennent, et il se corrigera si les faits changent. L’étage de valeurs, lui, ne relève pas de cette falsification par les données, et c’est justement ce qui le distingue.


8. Conclusion : placer chaque désaccord au bon étage

Au terme de cette pesée, la question de départ reçoit une réponse en deux temps, à l’image de son objet. Le cas du rétablissement est fort exactement là où il s’assume comme choix de valeurs (la rétribution), et faible partout où il se réclame de l’efficacité (dissuasion, coût, application sans erreur) ; séparer les deux étages permet au lecteur de placer son désaccord au bon endroit. Cette faiblesse empirique demande une nuance de portée : le taux d’erreur et les coûts restent indexés sur le corpus américain, et un dispositif français pourrait afficher d’autres chiffres, tandis que l’irréversibilité de la peine, elle, ne dépend d’aucun pays et vaut partout. Le partisan qui veut la peine de mort pour la justice méritée occupe une position morale cohérente, défendue par de vrais philosophes, qu’aucune statistique ne renverse. Le même partisan, dès qu’il promet une baisse du crime, une économie de deniers publics ou une justice sans faute, avance sur un terrain qui ne le porte pas. C’est cette dissymétrie, et non un verdict tout fait, qui ressort de l’examen.

Reste à en tirer une consigne, portable et simple, qui vaut bien au-delà de ce dossier. Le bilan tient en une règle de lecture : évaluer l’étage empirique avec les faits (et ils sont faibles pour le rétablissement), évaluer l’étage moral comme un choix de valeurs assumé, et refuser tout glissement de l’un à l’autre. On ne réfute pas une valeur avec un chiffre, et l’on ne défend pas une politique par une valeur quand ce sont ses effets qu’on invoque. Appliquée à la peine capitale, cette règle ne dit pas au lecteur ce qu’il doit conclure. Elle lui rend les deux étages séparés, pour qu’il sache exactement où il n’est pas d’accord : sur les faits, où le cas du retour est faible, ou sur la valeur, où il reste un choix moral que chacun assume et dont chacun répond. C’est le service le plus honnête qu’un texte puisse rendre sur un sujet où l’émotion, si légitime soit-elle, pousse sans cesse à confondre ce que l’on ressent et ce que l’on sait.

Le bilan : le cas du rétablissement est fort là où il s’assume comme choix moral, et faible partout où il se réclame de l’efficacité.

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