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Les preuves qui n'en sont pas

Pourquoi un bon argument pour une religion en prouverait une autre

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0. Introduction : convaincant n’est pas valide

Il y a une chose qu’on oublie facilement quand quelqu’un nous expose, avec ferveur et de bonne foi, pourquoi sa religion est la vraie. Un argument peut être profondément convaincant et complètement raté. La force de conviction qu’il dégage ne dit rien de sa solidité ; ce qui la dit, c’est sa validité logique et la vérité de ses prémisses. Le but de ce texte n’est pas de gagner un débat ; il est d’apprendre à séparer ces deux choses : ce qui emporte l’adhésion, et ce qui établit la vérité.

On examinera les arguments qu’on avance le plus souvent pour établir qu’une religion dit vrai. L’islam servira de fil rouge, parce que la matière vient d’une discussion réelle à son sujet. Mais l’islam n’est ici qu’un exemple. À chaque étape, le même argument se retrouve, presque mot pour mot, dans la bouche de fidèles d’autres traditions, et c’est précisément ce qui fournit le test le plus utile à garder en tête : cet argument, s’il était valide, prouverait-il aussi bien la religion d’à côté, celle que mon interlocuteur, lui, rejette ? Un argument qui prouverait aussi bien l’islam, le christianisme et l’hindouisme ne prouve aucun des trois. Cet outil a ses limites, qu’il faut énoncer pour ne pas en abuser. La symétrie défait l’inférence quand la prémisse est aussi mal étayée d’une tradition à l’autre, comme les signes intimes que chacun rapporte. Mais quand la prémisse est factuelle et pourrait vraiment différer d’un cas à l’autre, la symétrie ne tranche pas : elle renvoie à l’examen des faits, au cas par cas, qu’on mènera alors.

Une distinction commande toute la suite. Les arguments se rangent en deux familles, et on ne les traite pas de la même façon. Les uns sont subjectifs : ils s’appuient sur un ressenti, une certitude, des signes personnels. Pour ceux-là, la bonne question est de savoir si le ressenti serait là de toute façon, dans n’importe quelle croyance. Les autres ont une prétention factuelle : ils affirment quelque chose d’objectif sur le monde ou sur un texte, par exemple qu’un livre contient un savoir impossible à son époque. Ceux-là, on ne peut pas les écarter d’une pirouette en disant « ce serait là sans dieu », car la prétention porte sur un contenu, pas sur un ressenti. Il faut vérifier la prémisse de front, et regarder si elle tient. C’est cette vérification, et non une formule magique, qui occupe le cœur de ce texte.

Une mise au point, enfin, car la confusion guette. Montrer qu’un argument échoue ne prouve pas que sa conclusion est fausse. Réfuter une mauvaise preuve de l’existence de Dieu n’établit pas que Dieu n’existe pas, et ce texte ne le prétend nulle part. Il vise quelque chose de plus modeste, mais de plus solide : retirer à ces arguments la force probante qu’on leur prête. La question métaphysique, elle, reste entière.

Un dernier mot sur ce que ce texte ne fait pas, pour ne pas laisser croire qu’il vide le sujet. Il examine les arguments qu’on entend dans une conversation, pas la théologie naturelle savante, ces constructions philosophiques autrement exigeantes que sont l’argument cosmologique, l’argument de la contingence ou l’argument moral. Celles-là demandent leur propre examen, et leur silence ici n’est pas un verdict à leur encontre.

La méthode en une image : à chaque argument, identifier sa nature, puis appliquer le bon outil.

1. « J’ai eu des signes, j’en suis sûre à cent pour cent »

Le premier argument n’en est pas vraiment un, mais il est le plus sincère et le plus répandu : une certitude intérieure totale, nourrie par des signes reçus tout au long d’une vie. Il faut le prendre au sérieux, car il est vécu comme une évidence, et personne ne renonce à une évidence sur commande.

Sous sa forme la plus exigeante, cet argument n’est d’ailleurs pas naïf, et des philosophes l’ont défendu sérieusement. Selon le principe de crédulité de Richard Swinburne, ce qui nous semble être le cas est une raison d’y croire, tant qu’aucune raison contraire ne s’y oppose ; et William Alston a soutenu qu’une expérience de Dieu pouvait fonctionner comme une perception, livrant une présomption de réalité (Alston 1991; Swinburne 2004). Bien posé, l’argument ne dit donc pas « je le sens, donc c’est vrai », mais « une expérience vaut présomption tant qu’aucun réfutateur ne la défait ». Toute la question est alors de savoir si les réfutateurs manquent. Ils ne manquent pas.

La certitude et les signes sont des produits prévisibles de notre architecture mentale, et non des preuves, et la raison en est précise. Le mécanisme qui les produit se déclencherait que la croyance soit vraie ou fausse ; étant insensible à ce qu’il affirme, il suit l’état de notre cerveau, pas l’état du monde. Ce raisonnement ne se retourne pas contre toute faculté : la perception, les mathématiques et la logique y échappent, car nous avons des raisons indépendantes de penser qu’elles suivent leur objet. Et il n’établit pas que l’intuition est fausse ; il déplace la charge de la preuve. Un seul mécanisme suffit déjà à comprendre pourquoi les signes paraissent si nombreux. Le biais de confirmation est cette tendance, l’une des mieux établies de la psychologie, à remarquer et à retenir ce qui confirme nos croyances, et à négliger ou réinterpréter ce qui les contredit (Elston 2020; Nickerson 1998). Sur une vie entière, des milliers de petits événements arrivent ; ceux qui tombent au bon moment deviennent des signes et se gravent, les autres s’effacent sans laisser de trace. Le compte final n’est pas tenu honnêtement, parce que l’esprit ne compte pas, il sélectionne.

Surtout, cet argument échoue au test de symétrie de la façon la plus nette qui soit. Une vaste enquête conduite dans cinq pays très différents, des États-Unis au Ghana, de la Thaïlande à la Chine et au Vanuatu, indique que le sentiment d’une présence surnaturelle, les voix, les signes, sont rapportés dans toutes ces cultures, et qu’ils sont modelés par le cadre religieux local plutôt que par une religion vraie en particulier (Luhrmann et al. 2021; Gutierrez et al. 2018). Un musulman reçoit des signes musulmans, un chrétien des signes chrétiens, un hindou des signes hindous, et chacun y voit la confirmation de sa propre foi avec la même intensité. Voilà le réfutateur que la forme forte attendait : si la certitude et les signes pointaient vers une religion vraie, ils ne pointeraient pas avec la même force vers toutes à la fois. Comme c’est le cas, ils ne peuvent en départager aucune.

Le même ressenti sert trois croyances rivales avec la même force, donc il n’en établit aucune ; quand la prémisse est factuelle et pourrait différer, la symétrie renvoie à la vérification.

2. Le réglage fin : « si le soleil était décalé d’un centimètre »

Voici un argument autrement sérieux. Dans sa version populaire, on dit que si le Soleil était décalé d’un centimètre, ou la Terre d’un cheveu, la vie serait impossible : l’univers serait réglé avec une précision qui trahit une intention.

Présenté ainsi, l’argument tombe d’emblée, parce que sa prémisse chiffrée est fausse. La zone autour d’une étoile où l’eau liquide est possible, la zone dite habitable, ne se mesure pas en centimètres mais en fractions d’unité astronomique. Pour le Soleil, elle s’étend d’environ 0,95 à 1,7 fois la distance Terre-Soleil, soit une largeur de l’ordre de cent millions de kilomètres (Kasting et al. 1993; Kopparapu et al. 2013). Le « centimètre » est faux d’environ treize ordres de grandeur. On pourrait déplacer la Terre de plusieurs millions de kilomètres sans qu’elle perde son eau liquide ; la marge n’a rien d’un fil de rasoir.

Mais il serait malhonnête d’en rester là, car cette image populaire n’est qu’une caricature d’un argument réel et difficile. Dans sa version savante, le réglage fin ne porte pas sur la position d’une planète, mais sur les constantes fondamentales de la physique. Plusieurs d’entre elles semblent devoir tomber dans des intervalles étroits pour qu’une chimie complexe existe : la constante cosmologique, qui gouverne l’expansion de l’univers et dont la valeur observée est minuscule au regard de ce que la théorie naïve prédirait ; l’intensité de l’interaction nucléaire forte, qui conditionne la formation des noyaux ; le rapport entre forces électromagnétique et gravitationnelle (Barnes 2012). Présenté par ses meilleurs défenseurs, c’est un fait troublant qui mérite réflexion, pas une plaisanterie.

L’inférence vers un concepteur se heurte pourtant à trois objections. D’abord, un effet de sélection. Nous ne pourrions de toute façon observer qu’un univers compatible avec l’existence d’observateurs ; constater après coup « tiens, il est compatible » n’a donc rien d’étonnant, c’est le principe anthropique faible (Carr et Rees 1979). Cet effet ne mord toutefois qu’adossé à une multitude d’univers où se ranger ; face à un cas unique, il perd de sa portée (Carr et Rees 1979). Le philosophe Douglas Adams en donnait l’image, à valeur d’illustration et non de preuve, d’une flaque d’eau qui s’émerveille que le creux où elle repose épouse si bien sa forme, avant de le croire façonné pour elle ; l’image suppose toutefois déjà réglé ce qui est en question (Carr et Rees 1979). Ensuite, parler d’« improbable » suppose une distribution de probabilité sur les valeurs possibles des constantes, distribution que nous ne possédons pas ; sans elle, le mot n’a pas de sens mathématique précis, et l’on ne peut pas calculer une rareté à partir d’un seul cas observé (McGrew et al. 2001). Enfin, l’ampleur du réglage est souvent exagérée : des analyses détaillées montrent que des étoiles, et donc une chimie complexe, resteraient possibles sur une plage de paramètres bien plus large qu’on ne le dit (Adams 2019; Barnes 2012). Il existe par ailleurs des explications concurrentes, comme l’hypothèse d’une multitude d’univers ; elle est débattue et nullement établie, mais il suffit qu’elle soit sérieuse pour montrer que le concepteur n’est pas la seule option sur la table (Carr 2007).

Le point n’est pas que le réglage fin soit une illusion ou une bêtise. C’est qu’une prémisse chiffrée fausse, une notion d’improbabilité mal définie, une ampleur surévaluée et une explication parmi plusieurs ne font pas, ensemble, une preuve.

Encadré. Ce que dit la science : le réglage fin


3. « Les scientifiques sont croyants, ils ne peuvent pas prouver notre existence »

L’argument suppose que les scientifiques, faute de pouvoir tout démontrer, finiraient par croire, et que leur autorité viendrait alors appuyer la foi. La prémisse est fausse, et même si elle était vraie, elle ne prouverait rien.

Sur les faits, c’est plutôt l’inverse. Les enquêtes montrent que les scientifiques, en particulier d’élite et en contexte occidental, sont nettement moins croyants que la population générale (Ecklund et Scheitle 2007; Ecklund et al. 2016; Larson et Witham 1998). Chez les membres de la National Academy of Sciences des États-Unis, l’une des assemblées scientifiques les plus prestigieuses au monde, la croyance en un Dieu personnel ne dépassait pas l’ordre de sept pour cent à la fin des années 1990, l’écrasante majorité se déclarant incroyante ou agnostique (Larson et Witham 1998). Il faut cependant rester exact : ce constat varie selon les pays, beaucoup de scientifiques restent croyants, surtout hors d’Occident, et l’on ne va donc pas prétendre que « les scientifiques sont athées » (Ecklund et Scheitle 2007; Ecklund et al. 2016; Larson et Witham 1998). L’affirmation « les scientifiques sont croyants » est simplement fausse comme généralité, et c’est tout ce dont l’argument avait besoin.

Sur la logique, c’est plus profond encore. Que des experts croient ou non n’établit pas la vérité d’une proposition ; c’est un appel à l’autorité, et l’autorité, hors de son domaine de compétence, n’a aucune valeur probante. Un grand biologiste n’est pas une autorité sur l’existence de Dieu, qui n’est pas une question de biologie. Et l’argument se retourne aussitôt : si le nombre de croyants chez les savants prouvait une religion, alors leur scepticisme, là où il domine, devrait la réfuter. On ne peut pas brandir le décompte uniquement quand il arrange.


4. « Le Coran a prédit des faits scientifiques qu’on ignorait »

Voici l’argument que beaucoup tiennent pour le plus fort, et il mérite une enquête, pas une esquive. On cite l’embryologie, l’expansion de l’univers, le fer « venu de l’espace », réputés inconnaissables au septième siècle. Disons-le d’abord dans sa forme la plus forte : si un texte ancien contenait vraiment un savoir impossible à son époque, formulé sans ambiguïté avant que la science ne le découvre, ce serait réellement troublant, et aucune pirouette ne suffirait à l’écarter.

La première chose à voir, c’est que ce n’est pas un exemple isolé : c’est un genre entier, l’i’jaz ilmi, ou « inimitabilité scientifique », qui parcourt toute la science, de la cosmologie à la géologie, de l’océanographie à l’anatomie (Bigliardi 2017; Akhtar et al. 2025). Ce genre est analysé, par les spécialistes qui l’ont étudié, comme du concordisme rétrospectif : on identifie d’abord une découverte moderne, puis on cherche un verset assez vague pour s’y lire, après coup (Bigliardi 2017). La variable qu’on ajuste n’est jamais le texte, c’est l’interprétation. Personne, avant que la science ne trouve, n’a dérivé ces découvertes du Coran. Plutôt que d’asséner cela, examinons trois cas, parmi les plus cités.

L’embryon. Le passage de référence (sourate 23, versets 12 à 14) décrit l’homme formé d’une goutte, puis d’une alaqah, puis d’une bouchée de chair (mudgha), puis d’os que l’on revêt ensuite de chair. Les défenseurs de l’i’jaz lisent alaqah comme « embryon qui s’accroche », en écho à l’implantation de l’œuf. Or le sens premier du mot, attesté par la lexicographie et par l’exégèse classique, est celui de caillot de sang, de sangsue, de chose qui pend et s’accroche ; tout le « miracle » tient à ce choix de traduction (Kueny 2013; Bigliardi 2017). Plus parlant encore est l’ordre annoncé : d’abord les os, puis la chair qui les revêt. C’est la séquence qu’on trouve dans l’embryologie de Galien, le médecin grec du deuxième siècle, dont les écrits circulaient au Proche-Orient bien avant le septième siècle ; or cette séquence est inexacte, os et muscles se différenciant de concert (Kueny 2013; Chung 2019). Le détail est fortement suggestif : si le texte tenait d’une préscience, on attendrait qu’il corrige Galien, plutôt qu’il en reprenne l’ordre erroné. C’est une lecture savante, défendue mais discutée, et non un fait clos ; elle pèse comme un indice sérieux, pas comme une démonstration. Plus largement, le savoir embryologique réputé inaccessible était en réalité disponible, hérité de la médecine grecque d’Aristote et de Galien (Chung 2019; Kueny 2013).

L’expansion. Le verset « et le ciel, Nous l’avons bâti par une puissance, et Nous sommes mūsiʿūn » (sourate 51, verset 47) est présenté comme l’annonce de l’expansion de l’univers découverte par Hubble en 1929. Mais les commentateurs classiques, des siècles avant Hubble, rendaient mūsiʿūn par « détenteurs d’une vaste puissance » ou « Nous dispensons largement les subsistances », sans la moindre idée d’un cosmos qui se dilate (Bigliardi 2017; Coran 2004). La lecture cosmologique n’apparaît qu’après la découverte qu’elle prétend avoir devancée.

Le fer. Le verset « Nous avons fait descendre le fer, dans lequel il y a une force redoutable » (sourate 57, verset 25) est lu comme l’origine stellaire ou spatiale du fer. Mais le verbe « faire descendre » (anzala) est employé partout dans le Coran au sens d’accorder ou de pourvoir : il « fait descendre » le bétail (sourate 39, verset 6) et les vêtements (sourate 7, verset 26), qui ne tombent pas du ciel (Bigliardi 2017; Coran 2004). Lire ici une thèse d’astrophysique, c’est plaquer un sens technique moderne sur une tournure courante.

Ces trois cas ne sont pas isolés. Les lectures scientifiques du texte sont instables et produisent des erreurs, ce que reconnaissent jusqu’à des auteurs favorables à l’i’jaz (Akhtar et al. 2025; Bigliardi 2017). Et la lecture est sélective : on retient les versets que l’on peut tordre vers la science, et l’on réinterprète ou tait ceux qui la contredisent, qu’il s’agisse des montagnes présentées comme des piquets stabilisant la terre contre les séismes (sourate 78), du soleil que l’on trouve se couchant dans une source boueuse (sourate 18, verset 86), motif hérité de la cosmologie de l’Antiquité tardive, ou des météores lancés sur les démons qui cherchent à écouter le ciel (sourate 37) (Tesei 2021; Bigliardi 2017).

Un mot sur les fameuses cautions de scientifiques. La plus citée, en embryologie, attribuée à l’anatomiste Keith Moore, a été produite dans une édition spéciale de son manuel réalisée avec la Commission des signes scientifiques fondée par le prédicateur al-Zindani, et non au terme d’une évaluation indépendante par les pairs (Golden 2002). Ce n’est pas une validation scientifique ; c’est une opération de promotion, documentée par la presse.

Reste le verrou logique. L’argument est infalsifiable : quand un verset est montré faux, il devient aussitôt métaphore, de sorte qu’aucune observation ne peut jamais le contredire. Et il échoue au test de symétrie comme tous les autres : la même méthode concordiste a été appliquée à la Bible et à d’autres corpus sacrés, où l’on a « trouvé » après coup le Big Bang, la relativité ou l’embryologie (Bigliardi 2017). La même méthode produit des miracles dans n’importe quel corpus.

Soyons justes pour finir. Le Coran contient des observations exactes, comme le développement de l’embryon par étapes ou le mélange imparfait des eaux douces et salées. Le point n’est pas qu’il se tromperait partout, ce qui serait aussi injuste qu’absurde. C’est qu’une observation banale, ou un langage vague relu après coup, n’équivaut pas à un savoir impossible sans Dieu ; et que dès qu’un énoncé devient testable et précis, de deux choses l’une : ou bien il colle à une science déjà connue à l’époque, ou bien il se trompe.

Encadré. Trois cas travaillés : les « miracles scientifiques »


5. « Personne n’a jamais pu imiter le Coran »

L’argument du défi est ancien et élégant. Le texte lui-même met au défi quiconque doute de produire « une sourate semblable » (sourate 2, verset 23 ; sourate 10, verset 38) ; or, dit-on, depuis quatorze siècles, personne n’y est parvenu. La perfection inimitable du texte signerait donc son origine divine.

Le problème est qu’il n’existe aucun critère objectif d’inimitabilité littéraire. La doctrine de l’i’jaz, l’inimitabilité du Coran, a occupé les plus grands lettrés de l’islam classique, et elle repose en dernière analyse sur un jugement esthétique : la beauté, l’agencement (nazm), l’effet produit (Vasalou 2002; Esmail 2023). Mais qui juge ? Des lecteurs déjà convaincus, pour qui une imitation ne peut pas être à la hauteur, par définition. Le raisonnement tourne en rond : le texte est inimitable parce qu’aucune imitation n’est jugée valable, et aucune imitation n’est jugée valable parce que le texte est tenu pour inimitable.

De fait, le défi est auto-scellé. Des contemporains et des successeurs ont bel et bien composé des imitations, du « prophète » rival Musaylima aux pages volontairement coraniques du grand poète sceptique al-Ma’arri ; toutes ont été déclarées d’office non équivalentes, faute d’un critère partagé permettant d’en juger autrement (Vasalou 2002). Une épreuve dont on fixe le résultat à l’avance n’éprouve rien.

Enfin, le ressenti d’inimitabilité s’explique sans miracle. La beauté perçue d’un texte tient pour une large part à la fluence de traitement, cette facilité qu’apporte la familiarité, la mémorisation, la récitation liturgique répétée. Et d’autres traditions affirment exactement la même chose de leur propre Écriture, tenue pour d’une perfection que nul ne saurait égaler. L’argument, là encore, prouverait tout autant la perfection du texte d’en face.


6. « Le texte n’a jamais changé, et ce sont les autres qui ont altéré les Écritures »

Deux affirmations historiques se tiennent ici, et l’histoire textuelle peut les examiner l’une et l’autre. La première veut que le Coran soit resté rigoureusement identique depuis l’origine ; la seconde, que les traditions antérieures aient corrompu leurs propres textes.

La transmission du Coran est, de fait, remarquablement stable dans la tradition dominante. Mais « jamais changé » est une simplification théologique d’une histoire réelle et mieux connue qu’on ne le croit. Le palimpseste de Sanaa, découvert au Yémen, en offre la preuve matérielle : sous le texte standard, son écriture inférieure effacée conserve un autre état du Coran, avec des variantes d’ordre des mots, des synonymes, des segments présents ou absents, un type textuel distinct de la vulgate officielle (Sadeghi et Goudarzi 2012). Il y a donc bien eu plusieurs versions en circulation dans les premiers siècles, à côté des variantes de lecture (qira’at) reconnues par la tradition elle-même (Déroche 2022; Hilali 2017).

Si le texte est aujourd’hui si stable, c’est qu’il a été stabilisé. La tradition musulmane elle-même le rapporte : le calife Othman fit établir un exemplaire de référence et ordonna de brûler les autres manuscrits, dont des recueils de compagnons réputés comme celui d’Ibn Mas’ud (récit conservé dans le Sahih al-Bukhari, hadith 4987) (Sadeghi et Goudarzi 2012; Déroche 2022). La standardisation a retenu une recension et fait disparaître les divergentes, ce que reconnaissent jusqu’aux études les plus attachées à l’authenticité du texte (Déroche 2022; Sadeghi et Goudarzi 2012). La stabilité est réelle, mais elle est le produit d’une décision, pas la preuve d’une préservation surnaturelle.

Quant à l’accusation que les autres ont corrompu leurs Écritures, elle porte un nom, le tahrif, et elle fonctionne en cercle. On affirme que la révélation précédente a été altérée, ce qui sert précisément à légitimer la nouvelle comme la version pure et finale (Thomas 1996). Le procédé est commode, mais il ne prouve rien, car il s’applique tout aussi bien au maillon suivant : la révélation d’après pourra dire à son tour que celle-ci a été altérée. La critique textuelle, du reste, documente des variantes dans les trois corpus, juif, chrétien et musulman ; aucun n’est tombé du ciel intact (Déroche 2022; Hilali 2017).


7. « Le Coran a annoncé des événements futurs »

Variante factuelle de l’argument scientifique : le texte aurait prédit des événements historiques avant qu’ils n’arrivent. L’exemple le plus cité est l’annonce, à l’ouverture de la sourate 30, que « les Romains, vaincus en la terre la plus proche, seront vainqueurs à leur tour dans quelques années » (versets 2 à 4), ce qui se serait vérifié quand Byzance battit la Perse.

Pris au sérieux, le cas se révèle élastique. L’expression traduite par « dans quelques années » (biḍʿi sinīn) désigne un nombre indéterminé d’années, traditionnellement compris entre trois et neuf, ce qui laisse une fenêtre confortable. Plus frappant, la vocalisation même du verbe est discutée : selon qu’on lit sa-yaghlibūn ou sa-yughlabūn, le verset annonce que les Romains vaincront ou qu’ils seront vaincus, l’arabe ancien ne notant pas les voyelles brèves (Coran 2004). Une prédiction dont on peut ajuster après coup et le délai et le sens n’est pas une prédiction risquée.

Or une prophétie ne vaut comme preuve qu’à des conditions strictes : être précise, être clairement antérieure à l’événement, et ne pas pouvoir se réinterpréter au gré des faits. Les « prophéties accomplies » qu’on avance sont le plus souvent vagues, parfois redatables, et l’on ne retient d’elles que les succès, jamais les attentes déçues. Surtout, c’est un genre universel : la Bible (la venue de Cyrus, les soixante-dix semaines de Daniel), les quatrains de Nostradamus et bien d’autres corpus revendiquent identiquement des prédictions réalisées, souvent reconstruites après coup pour épouser l’événement (Miller 2016). Ce type de preuve se retrouve à l’identique dans toutes les traditions.


8. « L’islam est la dernière religion, donc la vraie »

L’argument paraît élégant : chaque révélation accomplirait et corrigerait la précédente, et la dernière serait donc l’aboutissement, le sceau. Il a une vraie force narrative, celle d’une histoire qui se referme proprement.

Mais c’est exactement la structure que toutes les traditions adoptent. Le motif consistant à se présenter comme l’accomplissement qui dépasse et remplace la tradition antérieure, le supersessionisme, est intrinsèque au judaïsme et au christianisme avant que l’islam ne le reprenne à son compte via le tahrif (Svartvik 2022; Soulen 2005; Thomas 1996). Le christianisme se dit l’accomplissement du judaïsme ; l’islam, des deux ; le bahaïsme, de l’islam ; et la chaîne ne s’arrête pas là. Chaque maillon se vit comme le dernier et le vrai, et tient le suivant pour un égarement.

D’où le défaut logique : « dernier, donc vrai » est un non sequitur. La postériorité dans le temps n’est pas un critère de vérité, sans quoi il faudrait, par cohérence, accorder le même privilège à la révélation qui viendra après, et donner aujourd’hui raison au dernier prédicateur en date. La chronologie indique seulement qui a parlé en dernier jusqu’ici.


9. « Regardez son succès : tant de fidèles, une expansion si rapide, des vies transformées »

Deux arguments de la même famille se présentent souvent ensemble, et tous deux confondent le succès avec la vérité. Or le nombre de fidèles, la vitesse d’une expansion ou la force d’un témoignage ne sont pas des critères de vérité : c’est un appel au nombre et aux conséquences, un raisonnement qui voudrait qu’une chose soit vraie parce qu’elle réussit ou qu’elle fait du bien. Une erreur partagée par des millions reste une erreur.

L’expansion. L’islam s’est répandu sur un vaste empire en moins d’un siècle, et l’on y voit une faveur divine. Mais la diffusion rapide n’a rien d’unique : le christianisme primitif a crû à un rythme soutenu pendant trois siècles, le mormonisme a longtemps figuré parmi les religions à la croissance la plus rapide, et d’autres mouvements encore se sont étendus à grande vitesse (Bulliet 1979; Stark 1996). Surtout, il faut distinguer la conquête de la conversion. L’expansion politique de l’empire fut effectivement fulgurante, mais l’islamisation des populations, elle, fut graduelle : les courbes de conversion établies par l’historien Richard Bulliet montrent qu’il a fallu plusieurs siècles pour qu’une majorité de la population des terres conquises devienne musulmane (Bulliet 1979; Stark 1996). Le succès militaire d’une élite ne dit rien de la vérité de ce qu’elle professe, et le même argument prouverait aussi bien le christianisme, qui s’en sert exactement de la même manière.

Les vies transformées. On cite des parcours bouleversés : une addiction vaincue, une vie apaisée, un sens retrouvé après la conversion. Ces transformations sont réelles et méritent le respect. Mais elles suivent la conversion dans toutes les traditions, et aussi dans des cadres entièrement séculiers, des groupes d’entraide aux thérapies de groupe : c’est un effet de communauté, de sens et d’engagement, non la preuve d’une doctrine particulière (Gutierrez et al. 2018). Ces récits de transformation se retrouvent, autant qu’on puisse en juger, dans toutes les traditions comme chez des non-croyants, sans qu’aucune n’en ait l’exclusivité (Gutierrez et al. 2018). À cela s’ajoute un biais de survie : on voit et on raconte les convertis transformés, beaucoup moins ceux qui ont rechuté ou sont repartis, si bien que le tableau d’ensemble est faussé avant même d’être interprété.


10. « Il n’y a pas de contrainte, on est libre de partir »

Le dernier argument se veut rassurant : l’islam ne forcerait personne, le Coran proclamant qu’« il n’y a pas de contrainte en religion » (sourate 2, verset 256), et celui qui s’en va devrait être accepté sans heurt. Le verset est cité de bonne foi.

Le problème n’est pas le principe affiché, c’est son écart avec la réalité, sur deux plans. Sur le plan social d’abord, quitter une religion à forte transmission a un coût documenté, fait d’ostracisme et de rupture des liens. Sur le plan doctrinal ensuite, le principe coexiste avec une tradition juridique de sanction de l’apostasie, la riddah. Cette tradition s’appuie sur un hadith où il est dit « celui qui change de religion, tuez-le » (Sahih al-Bukhari, hadith 3017), et les quatre grandes écoles juridiques sunnites ont historiquement prévu la peine de mort pour l’apostat, avec des variantes notables, comme l’emprisonnement plutôt que la mort pour la femme chez les hanafites (Peters et De Vries 1976; Saeed 2017).

L’honnêteté commande deux précisions. D’une part, cette tradition est aujourd’hui vivement contestée par de nombreux savants réformistes, qui soutiennent que la sanction visait à l’origine la trahison politique et non le simple changement de croyance (Saeed 2017; Kamali 2019). D’autre part, les législations varient fortement d’un pays à l’autre. Il reste qu’en 2019, vingt-deux États, dont la plupart au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, criminalisaient encore l’apostasie, parfois de peines lourdes (Pew Research Center 2022). La tension demeure donc entière : un système qui proclame la liberté de partir tout en entourant le départ d’un coût social et, par endroits, légal, renseigne sur ses moyens de retenir, pas sur la vérité de ce qu’il enseigne.


11. Conclusion : juger l’argument, pas la ferveur

Passés en revue, ces arguments échouent de deux manières, selon leur nature. Les uns reposent sur un ressenti qui serait là dans n’importe quelle religion : la certitude, les signes, la beauté du texte, la vie transformée. Les autres affirment un fait qui, vérifié de près, ne tient pas : une échelle astronomique fausse, une improbabilité mal définie, un concordisme rétrospectif qui recopie jusqu’aux erreurs de Galien, une histoire textuelle stabilisée par décision humaine, une prophétie élastique, une chronologie érigée en preuve. Et presque tous trébuchent sur le même test, le plus simple : l’examen de leur prémisse, qu’elle repose sur un ressenti présent dans n’importe quelle croyance ou sur un fait qui cède à la vérification. La symétrie avec la religion d’en face en donne le cas le plus visible, décisif quand la prémisse tient du ressenti.

Rien de cela ne dit que Dieu n’existe pas, et ce texte ne le dira pas. Il dit seulement qu’un argument ne se juge pas à la ferveur qu’il inspire, mais à sa validité et à la vérité de ses prémisses. C’est une habitude qui s’acquiert et qui se transporte partout : identifier la nature de l’argument, vérifier sa prémisse de front quand il en a une, et se demander s’il prouverait tout aussi bien autre chose. Au prochain argument entendu, de quelque bouche qu’il vienne, le lecteur peut l’appliquer lui-même.

La force de preuve, argument par argument : ce qui est établi, ce qui reste à débattre.

Bibliographie

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